Chap. 3
IRIS
Chapitre 3 – Fuite
Elle rouvrit lentement les yeux. Iris avait senti fuser une balle à côté de son oreille. Elle ne voyait plus son interlocuteur assis sur le fauteuil de son bureau. Alors elle se leva, hésitante, et fit un, puis deux pas vers la chaise de son interlocuteur. Et elle le vit. Il était au sol, ventre à terre. Elle ne pouvait pas y croire. Ca n'était pas possible ! Gaetan... Sous ses yeux il avait... Il était... Il était... vivant ? Alors qu'elle avait commencé à s'abaisser tremblotante vers son corps, il avait relevé brutalement la tête. Et l'avait fixé. Son expression n'était plus la même, il affichait un air sérieux et résolu. Il se releva en un instant et épousseta rapidement ses vêtements.
"On ne doit pas rester ici, il faut sortir. Et vite."
Il ouvrit la porte, et emmena Iris avec lui dans la salle d'attente. Une Felicia paniquée les reçut et leur demanda avec un débit incompréhensible ce qu'il s'était passé.
"Rien. Savez-vous comment on peut accéder au toit dans cet immeuble ?" demanda le jeune homme pragmatiquement.
"Vous plaisantez ?! REPONDEZ-MOI ! Ou je ne vous laisserais pas sortir d'ici." Felicia passa par dessus son bureau de secrétaire pour arriver devant Gaetan, sur le chemin de la porte d'entrée.
"Où allez-vous comme ça avec Iris ? Qu'est-ce que c'était que ces coups de feu ? Dites-moi ce qu'il se passe ici ou vous ne passerez pas." On sentait dans sa voix une agressivité contenue. Il resta silencieux.
"Bien. Je suis quatrième dan de bujinkan ninjutsu." reprit-elle en montant sa garde.
"Et donc ?" répondit-il, visiblement pas très surpris.
Elle décocha brusquement un coup de pied, il l'évita. Elle alla vers son poignet. Mais au moment où elle l'eut entre ses doigts, il avait déjà une main sur son épaule et la fixait froidement. L'attitude l'immobilisa. Elle n'osait plus bouger, comme si la main l'avait paralysé. Alors, Gaetan expira en fermant les yeux, tandis qu'un sourire s'esquissait sur son visage.
"Je comprends pourquoi ma cousine t'apprécie Felicia. Bon. En ce moment, des gens sont sûrement en train de monter les escaliers de cet immeuble. Ce sont eux qui m'ont tiré dessus. Mais ne t'inquiètes pas, ils ne te feront rien à toi, et je ferais tout mon possible pour qu'ils n'arrivent rien à Iris non plus, ne me prends pas pour le méchant. Donc, s'il te plaît, veux-tu bien rester tranquillement dans cette salle et me dire s'il y a un moyen d'avoir accès au toit ?"
Ces paroles la calmèrent immédiatement. Ce fut presque comme si elle sentait l'adrénaline redescendre d'elle-même. Pourtant ça n'était pas l'effet de la crainte que l'homme aurait pu inspirer. Elle était proche de la sérénité. Il y avait définitivement quelque chose de spécial chez lui, elle ne savait pas si c'était quelque chose de bon ou mauvais, mais c'était sans aucun doute spécial.
"Oui. Montez au neuvième étage. Là-bas il devrait y avoir un escalier de service avec une échelle menant au toit."
"Bien, merci Felicia. Et au revoir."
Il entraîna Iris jusqu'à la cage d'escaliers sans fermer la porte. Des bruits de pas résonnaient.
"Ils montent, on doit se dépêcher d'aller en haut." Iris ne réagissait pas alors il l'entraîna à nouveau. Elle était trop emportée par ce qu'il se passait. Une horde de questions se bousculaient dans son esprit et la faisait se laisser porter par le courant des évènements sans opposer de résistance. Où ils allaient ? Pourquoi le toit ? Pourquoi les tirs ? C'était le genre de questions paniquées qui taraudait l'esprit d'Iris. Ils arrivèrent au neuvième étage. Elle pouvait entendre des cris d'homme venant du quatrième : "OU EST-IL ?! MADEMOISELLE ! OU EST-IL ? OU EST CET INDIVIDU ?!". Qu'est-ce qu'il se passait ? Qui recherchait cet homme qu'était son cousin ? Est-ce qu'elle faisait bien de le suivre ?
Clac.
Gaetan venait de claquer des doigts à côté de son oreille.
"Iris, je vais avoir besoin de toi. Ici. Présente. Attentive. Je monte l'échelle, tu me suis, ok ?" Iris le regarda un instant et acquiesca de la tête. Gaetan commença à monter suivi d'Iris. Il s'arrêta en haut. Un bruit de verre retentit. Puis ils continuèrent à monter. Ils sortirent. Elle vit en arrivant en haut qu'il avait brisé l'ouverture en vitre blindée qui menait au toit. Mais elle ne se posait plus de questions. Gaetan avait besoin d'elle concentrée sur le moment. Une fois debout sur le toit, elle sentit un moment le vent souffler sur son visage. Cela la détendit un peu. Elle ferma les yeux et prit une longue inspiration. Elle oublia un instant où elle était et ce qu'il venait de se passer. Puis elle souffla.
"Et maintenant ?" demanda t-elle tacitement. Gaetan observait autour de lui, Iris fit de même. Devant, l'immeuble depuis lequel on avait tiré, séparé du leur par une large rue. A gauche, un petit parc public, mais dangereusement bas. Derrière se dressait un immeuble encore plus grand que celui de neuf étages sur lequel ils étaient. A l'inverse, c'est à droite que se trouvait un autre immeuble plus petit. Et le jeune homme s'en approchait en marchant, un léger sourire satisfait sur le visage. Iris courut vers lui avant de se mettre sur son passage.
"Whoah ! Whoah ! Whoah ! Gaetan, tu veux faire quoi là ? Sauter ? Tu veux te suicider ou quoi ? Il y a une bonne dizaine de mètres là ! Et pratiquement que du béton pour t'accueillir !".
"Ne t'inquiètes pas." Il la contourna et alla calmement jusqu'au bord du toit où ils étaient. Elle le rejoint et se mit à observer le toit de l'immeuble un peu plus bas. Il devait y avoir quatre étages à sauter là-dessous...
"Iris... Est-ce que tu me fais confiance ?"
"Je commence à avoir du mal." Il fit une pause, puis lui répondit.
"Je peux te demander de me faire confiance juste cette fois ?" La jeune femme se mit à réfléchir. La réponse à cette question allait sûrement être importante. Iris allait devoir choisir. Elle pouvait le laisser ici et redescendre. En bas elle ne savait pas trop à qui elle aurait affaire mais bon, on ne devrait pas lui faire de mal, c'était son cousin qu'on cherchait, pas elle après tout. Quoique c'était peut-être quand même plus prudent de rester avec Gaetan, au moins elle était sûre qu'il ne lui ferait pas de mal. Enfin peut-être pas d'ailleurs. Mais... Mais il y avait quelque chose d'étrange avec lui. Quelque chose qui était effrayant. Mais quelque chose qui mystérieusement l'attirait. Quelque chose qui éveillait sa curiosité. Il y avait comme un brouillard sombre et intriguant qui occultait sa personne... Elle avait besoin de découvrir ce quelque chose, de souffler ce brouillard. Et il n'y avait qu'un seul moyen de le faire.
"Bon. Je veux bien te faire confiance." Elle marqua une pause.
"... Mais pas si tu comptes sauter vers cet immeuble." Il fallait tout de même prendre ses précautions.
"Je ne sauterai pas. J'ai une autre solution."
"Bien. Je te fais confiance alors." Silence. "Pour cette fois." Iris venait de franchir le point de non-retour.
"Parfait. Alors ferme les yeux." Elle lui lança un regard angoissé et prit une grande inspiration. Aussi effrayée qu'elle puisse être, il fallait tenir parole.
"D'accord." Ses yeux se fermèrent lentement.
"Je vais te porter, tu es prête ?"
"Quand tu veux." La jeune femme se sentit soulevée au dessus du sol. Il la portait, un bras en-dessous des épaules et un autre en-dessous des genoux.
"HE ! VOUS !" Quelqu'un cria derrière eux. Pourtant Iris n'ouvrit pas les yeux. Elle était en train de faire confiance à Gaetan. Elle commençait d'ailleurs à se demander pourquoi. Pourquoi elle faisait autant confiance à cet homme qu'elle connaissait depuis une semaine à peine et dont elle ne savait presque rien. Elle hésitait à ouvrir les yeux. Tout à coup, il sauta. Et son hésitation s'envola. Elle ne voulut absolument plus ouvrir les yeux et voir ce qui allait arriver. Le vent effleurait ses joues. Elle sentait l'air sur son visage aller de plus en plus vite, de plus en plus fort. La chute s'accélèrait. Ses mains s'agrippèrent plus fermement à lui. Soudain. Bruit de pieds qui touchent le sol. Plus de vent. Elle ouvrit les yeux. Gaetan regardait à droite, à gauche. Il se mit à courir. Son pas était léger. Sa course, rapide. Ils avaient atterri indemnes sur le toit de l'immeuble d'en bas. Le jeune homme s'arrêta derrière le système d'aération installé là. Il se composait d'un bloc de pierre d'un peu plus d'un mètre sur un mètre qui se dressait avec des grilles métalliques fixées de chaque côté. De celles-ci s'échappait l'air qui circulait dans l'immeuble. Il déposa Iris à terre et s'accroupit, de manière à être invisible aux yeux de ceux qui les cherchaient depuis l'autre immeuble.
"Reste baissée. Cache-toi. Et pas un bruit." Ils restèrent silencieux pendant trois bonnes minutes. Puis il reprit.
"C'est bon je pense." Alors elle le pointa du doigt et l'accusa avec force.
"TU M'AS MENTI. TU M'AVAIS DIT QUE TU SAUTERAIS PAS PUTAIN. J'AI EU LA PEUR DE MA VIE." Un sourire espiègle s'afficha sur son visage. Il avait la tête d'un enfant qui venait de voler un carré de sucre. Il répliqua, à moitié sérieux.
"Il fallait bien ! T'aurais jamais sauté sinon !"
"... Connard." L'insulte le fit éclater de rire. On aurait dit qu'il venait simplement de lui faire une mauvaise blague. Iris était en colère mais, d'un côté, ça la rassurait de voir Gaetan comme ça... Elle le reconnaissait. C'était le même qui avait discuté avec elle lors de l'enterrement de son oncle. Le même qui était venu lui faire une visite surprise dans son cabinet. Le même qui avait ce caractère malin et joueur. Ainsi, malgré tout ce qui s'était passé ces dernières minutes, elle ne posa pas de questions. Elle voulait rester avec le Gaetan qu'elle connaissait le mieux un peu plus longtemps. Elle soupira. Il se releva de leur cachette et s'étira.
"Bon. Il faut qu'on redescende maintenant." Il observa les environs et marcha un peu sur le toit où ils se trouvaient.
"Pas de passage vers l'intérieur, je propose qu'on aille voir sur l'immeuble haussmanien là bas." Le bout du toit sur lequel ils étaient donnait sur un autre toit d'à peu près la même hauteur. Celui-ci était couvert de tuiles noires. Il n'avait pas du tout l'air construit pour que l'on marche dessus par contre et ça, Iris s'en doutait.
"Euh, ça a pas l'air très sûr, tu sais..."
"Tu veux que je te porte à nouveau ?" il répondit sur un ton sarcastique.
"Plus. Jamais. Je vais très bien me débrouiller toute seule, passe devant. Je te suis." Il s'exécuta et alla vers l'autre toit. Après quelques secondes d'observation, Gaetan se tourna vers elle.
"Bon, j'ai un moyen de redescendre. On rentre discrètement par les fenêtres des chambres de bonnes et on prend les escaliers ! Regarde, presque toutes les fenêtres sont ouvertes."
"Je crois qu'au point où on en est, il y a pas beaucoup d'autres options. Allons-y, au moins j'aurais pas à sauter dans le vide." Il sourit au reproche mais ne releva pas. Il commenca à descendre la pente du toit sur laquelle il y avait les fenêtres. Ces dernières n'étaient pas particulièrement larges, il y avait tout juste assez de place pour passer si l'on entrait par les jambes. Une fois à hauteur, il releva la tête vers Iris.
"Reste en haut un moment, je vais vérifier s'il y en a une où la personne n'est pas là." Il passa à côté de quatre ou cinq fenêtres en tendant l'oreille et en fermant les yeux, jusqu'à ce qu'il se retourne vers la jeune femme.
"J'en ai une, tu peux descendre Iris !" Elle s'exécuta et descendit avec attention jusqu'à lui. Il lui donna ses instructions.
"Ok. Je rentre en premier, et tu me suis, le plus vite possible. Le locataire pourrait simplement être au toilettes, alors on se dépêche. Prête ?"
"Aussi prête que je pourrais l'être dans une situation pareille." souffla t-elle d'un ton fataliste.
"Je vais prendre ça pour un <<Oui>>." termina t-il avant de se glisser par la fenêtre. Iris le suivit tant bien que mal à l'intérieur.
"Parfait il n'y a personne." annonca Gaetan. Il s'avanca vers la porte et appuya lentement sur la poignée.
"Et en plus ça n'est pas fermé à clef. On dégage maintenant. T'en dis quoi ?"
"Le plus vite possible." Il ouvrit la porte avec hâte et courut vers les escaliers. Iris le talonna à toute vitesse. Une fois dans les escaliers, ils descendirent un étage puis Gaetan s'arrêta et se mit à marcher lentement. Iris s'arrêta à côté de lui et s'exclama.
"Mais qu'est-ce que tu fous ?!"
"Je sais pas, c'est toi la psy'. A ton avis, d'un oeil extérieur, on a a l'air plus suspect lorsque l'on court hors d'haleine dans les escaliers d'un immeuble ou lorsque l'on en descend nonchalemment les marches ?" Elle réfléchit un instant.
"Hm... Tu marques un point." Elle expira un grand coup pour ne plus paraître essouflée et commenca à descendre calmement les marches à la manière de Gaetan. Ils arrivèrent en bas de l'immeuble et sortirent dans la rue sans encombres.